Rencontre

             La solitude noyée de la lande m’enveloppait. Tout ici gémissait silencieusement, grimaçait sous la pluie, se tordait sous le vent. Voilà deux jours que je marchais sans rencontrer âme qui vive. J’apercevais parfois une ferme ou encore la fumée d’une cheminée qui s’échappait de derrière un bosquet. Et puis, plus un signe de vie pendant des heures. J’avançais, les yeux rivés sur mon azimut malgré les tourbières entre lesquelles il me fallait constamment slalomer. Les bois restaient une bonne alternative pour avancer rapidement. La terre y était sèche, tapissée d’une fine et tiède couche d’épines roussies. Mais au milieu de ces immenses tours d’écorce, on perdait de vue le paysage. J’étais venu ici – auprès de la muse écossaise – pour les perspectives, les éléments, la lande et m’y épuiser dans de longues marches inspirées. Les forêts sont imprévisibles, je les laisse aux symbolistes ; elles m’ont toujours paru plus oppressante que la montagne ou encore les grandes étendues immobiles. J’aimais ce pays. On avait la terre pour soi, je pouvais y bivouaquer sans avoir de compte à rendre.

Aujourd’hui pourtant, je doutais. Le brouillard ne s’était pas levé. Tant pis pour le paysage. Mes os étaient rongés par l’humidité. L’orage couvait. En guise de bivouac, je pensais devoir me contenter d’une tourbe en terrain incliné, inondée par les rus, envahis de moustiques avec le brame des cerfs en fond sonore. Pareille aventure advint ici-même à l’un de mes cousins. Il fallut organiser deux battues pour le retrouver. Mais lui ne s’en jamais vraiment remis. 

On ne voyait pas à trois mètres. La brume décuple le sentiment de solitude. Celle-ci était labyrinthique. Mon azimut ne valait plus rien. Je comptais les pas qui m’en éloignaient dès qu’un obstacle se dressait puis tâchait de me repositionner avant de continuer ma marche. À force de répéter l’opération, les choses se gâtèrent et je perdis le fil. Je décidai alors de longer un lac signalé par ma carte. L’idée ne me réussit pas mieux. En fait de berge, seule une succession de rochers plats et visqueux serpentait entre l’eau sombre et les racines des arbres. Je passai une de ces grottes où Rob Roy, dit-on, trouvait régulièrement refuge entre deux briganderies. Mais loin de posséder l’agilité du fameux rouquin, je glissai sur la roche. Ma cheville vrilla. Je poussai un caquètement dont l’écho disparut sur la surface invisible du lac. Toute cette histoire allait mal tourner, je le sentais. Après une profonde respiration, je palpai rapidement ma cheville. Douloureuse mais pas de foulure. Je nouai malgré tout une écharpe autour du pied après l’avoir trempée dans l’eau glacée et me confectionnai un bâton de fortune. Verdict demain, à froid.

Je repris ma marche en choisissant pour repère un Munro. Encore masqué par le brume, ma carte l’indiquait à moins d’un kilomètre d’ici, direction nord-nord-ouest. Devant moi se déployait une vallée de bruyère et de genêts au milieu du vert quasiment artificiel de l’herbe puis tombait d’un coup l’épais rideau gris. Ma cheville m’arrachait des grognements de douleur alors que je m’enfonçais allègrement dans ce sol spongieux. Le terrain montait progressivement. Les genêts râpaient mes guêtres dans un crissement qui seul troublait le silence de la brume. Une violente odeur de sphaigne se dégageait. Heureusement, j’aperçus bientôt le flanc du monstre de granite qui m’attendait sans rien dire. Sa masse rassurante, son ancrage, sa paisible réalité me firent chaud au cœur. 

Je jetai mon sac dans un soupir et m’assis dessus pour mieux étudier ma carte qui commençait à sérieusement souffrir de l’humidité. Encore une dizaine de kilomètres. Ma montre indiquait seize heures. Vu le terrain, j’estimais trois heures de marche et ça ne m’allait pas. À cette époque de l’année le soleil se couche avant vingt heures. Je perdais même trois minutes de lumière par jour. Mieux valait donc bivouaquer tôt. Or, improviser un abri, trouver de l’eau et du combustible, tout cela prend du temps. Mais entre les bois et la montagne, je ne voyais rien sur ma carte qui puisse m’accommoder. Je me résolus donc à continuer. 

La nuit déjà semblait tomber. Je tâchais de me réconforter en songeant aux situations bien plus dramatiques que j’avais pu connaître. Mais le cœur n’y était pas. L’abattement typique du : « qu’est-ce que je fous-là ? » m’envahit, cet état d’âme pernicieux qui vous saute dessus au moindre signe de faiblesse. Un charognard, en somme. Le corps semble plus lourd, la tête tourne, la respiration s’accélère et le moindre élément qui vous rapproche de la civilisation semble l’antidote parfait à ce mal étrange qui se déclare. Avec mon cousin, nous avions raccourci ce « qu’est-ce que je fous-là ? » en « foula ». Après l’avoir affronté plusieurs fois, on le diagnostique et contient généralement assez bien. Aujourd’hui, il m’était de toute façon impossible de flancher car il n’y avait ni route pour faire de l’autostop, ni village pour quémander un lit. Pourtant, c’en était trop. Je lâchais une longue bordée de jurons comme seul les Français savent en composer. L’Ecosse offre quantité d’autres délassements. Un week-end spa dans le lodge du coin ferait aussi bien l’affaire. Je pourrais m’en tirer avec une petite marche de deux heures, le Land Rover garé au bord du sentier, un bon Islay au retour et des bains chauds pour m’endormir. Alors, pourquoi ?

J’allais me creuser la tête pour trouver une réponse quand, soudain, survint ce qu’il faut bien de qualifier d’étrange. Une de ces rencontres dont le mystère sied mieux aux légendes des Highlands et aux romans de Walter Scott. Trois femmes ont émergé de la brume. Chacune portait un ballot. Que contenaient-ils ? Je ne le su jamais, mais ces ballots semblaient être l’unique raison de leur présence ici : elles le transportaient précieusement, comme on abrite un viatique. Toutes trois allaient tête nue, avec des airs de gardiennes du temple, drapées de robes en grosse toile amples et colorées. Je restais interdit, certain qu’il n’existait aucune habitation à moins de quinze kilomètres à la ronde. Certain surtout que personne ne marche ainsi au milieu des landes, sauf à chasser ou crapahuter, ce qui n’était visiblement pas le cas de ces jeunes femmes. Elles discutaient avec désinvolture mais, toujours portant leur paquet avec grand soin. En m’apercevant, je vois encore la plus jeune poser la main sur le bras de sa voisine. Son visage était pâle et ses cheveux noirs de jais ruisselaient d’humidité. Dans ses yeux clairs je lus de la perplexité. Ses compagnes pouffèrent en devinant mon infortune. « Alors vagabond, on est perdu ? » J’expliquai ma situation en essayant d’adopter un ton dégagé. Elles ne s’y laissèrent pas prendre et continuèrent à rire. « J’ai ce qu’il vous faut » dit celle du milieu. « Vous allez longer le Munro sur sa gauche, jusqu’à atteindre l’autre versant. Là, un plus haut, vous trouverez un bosquet à flanc de coteaux, avec un abri et du bois. Ce n’est pas grand-chose mais ça vous protègera pour la nuit. Et puis vous y verrez de belles choses », conclut-elle en clignant de l’œil. Toutes trois reprirent leur marche sans me laisser le temps d’en savoir plus sur leur présence. Seule la plus jeune, qui était demeurée muette comme un sphinx, se retourna. Je vis son beau visage troublé s’évanouir d’un coup dans l’étoupe blanche. 

Mon cœur grimaça en repartant mais le pied était plus léger. Je tâchai de ne pas trop penser. Oublier l’ardent malaise où m’avait jeté cette rencontre, cela valait mieux. Lorsque j’évoque cette scène avec ma mère, elle y voit toujours une apparition providentielle. Moi je suis persuadé d’une explication rationnelle dont le fin mot m’échappe toujours. 

À mesure que le terrain s’élevait, la brume semblait se dissiper. Cela me donna du baume au cœur. Je distinguai enfin le paysage, bien qu’un lourd couvercle de nuages baudelairiens fermât toujours le ciel. Très vite, je basculais de l’autre côté du Munro. Le bosquet se tenait à quelques encablures. Un sentier s’embranchait vers la lisière. Cette vue salutaire m’arracha un soupir de soulagement. Je gagnai de la hauteur. Un souffle frais et fort me fouettait le visage, luttait pour libérer un peu de lumière. Peu à peu, la vallée se dessina. Derrière la lande mauve, apparaissait maintenant la ligne de crête : des pentes d’herbes argentées, des flancs vertigineux de roches et de ruisseaux où se reflétaient l’ombre mouvante des nuages comme des bêtes géantes en pâturage. Une trouée se fit entre l’échancrure des pics et le ciel noir, suivit d’une soudaine averse de lumière qyu creva l’obscurité. La beauté violente du contraste me sidéra. Je restais d’abord immobile puis courus à la lisière du bois, jetai mon sac, attrapai mon carnet et commençai d’écrire. 

J’ai marché dans un tableau

Toujours le même, toujours différent,

J’allais dans un cadre mouvant,

Et je glissais, englué au milieu du décor.

Des vaisseaux de brume à la dérive

S’étiraient, s’enroulaient, se déroulaient comme une écharpe autour des cols,

Lisses, filandreux et liquéfiés,

Je m’accrochais au sillage de leur croisière nonchalante.

La brume parfois gobait un sommet,

Dévalait la pente de grès,

Coulait sur le flanc,

Me noyait sous sa vague 

Et nappait le fond du glend’une crème d’argent.

Les pleurs éternels des Munro abreuvaient la vallée

Et il fallait faire silence pour capter l’écho de leur malheur

Filer entre les cairns, gémir entre les pentes

Où tout n’était que ruisseaux et ruissèlements,

Coulées et écoulements, 

Bruits et bruissements, 

Larmes de rosée et pureté automnal.

Je voulais tout voir !

Goûter la terre,

Tout sentir et respirer :

Landes vertes, violettes, violentes,

Fougères et bruyères,

Tâches de lumière, mares, boues et rocs,

Tourbières, coteaux et ruisseaux,

Et au milieu une église de pierre sans toit,

Comme une ancre jetée sur mon tableau.

Les contreforts de la montagne s’avançaient,

Pattes de félin enserrant la vallée

Et du haut de leurs flancs étiques 

Jetaient un regard mordant à l’approche du vagabond. 

À leur pied, des sapins hauts et fournis,

Une forêt taillée et travaillée, 

Condensée et peuplée.

Sapins en parcelles,

Pointus, aiguisés, lustrés, cendrés, brillant de tous leurs verts,

Étagés et coniques comme dans un livre d’enfant.

Sens-tu les Highlands ? 

Le parfum de l’iode, la tourbe brouillée, les rocs et le vent dur ?

Sens-tu cette chair nue, râlante, touffue, impudique ? 

Sens-tu ton pas déflorer le paysage ?

Ici tout change d’une averse à l’autre

Et les Highlands se voilent et se révèlent,

Comme une artiste aux mille fards

Dont les rôles sans cesse se renouvellent. 

            J’ai écrit contre une pierre, le dos voûté, l’encre brouillée par la bruine, les mains tremblantes de froid. Mais mon esprit était ferme, sûr de tenir entre ses mains un morceau de beauté qui est une part de vérité, comme disent les philosophes. J’étais là et rien au monde ne m’aurait fait renoncer à cet instant de certitude et de réconfort. Je tenais la réponse à mon « pourquoi ».

            Je demeurai longtemps devant ce tableau sans cesse déformé. La tiédeur du bois m’invita à dresser mon campement. Quelques années plus tôt, j’aurais cherché à bivouaquer en altitude, sur un belvédère à gobelins, la vallée sous les yeux. Mais ce qu’il y a de si triste avec l’âge c’est que l’on vient à préférer le confort pâle à la précarité du beau. Assis en tailleur près du feu, je songeai à cette vision évanouie. Cela me rendit triste. Déjà. Ce souvenir, je n’en garderai que des images nécessairement imparfaites. Et mon texte… Ce ramassis de lignes qui ne dirait rien à personne. J’aurais pu prendre une photo, c’eût été déjà mieux. On se leurre à vouloir « immortaliser l’instant ». Rien ne peut être immortalisé. Se souvenir, c’est déjà regarder la mort. 

Je m’en allai fouiller ma trousse de secours à la recherche decette flasque dewhisky conservée en cas d’urgence. À la troisième gorgée, une interrogation me saisit : qu’avais-je à garder mes souvenirs par devers moi, à leur parler, les dorloter, les recompter le soir venu, comme un vieil avare sous-pèse ses trésors ? Est-ce de la faiblesse ou de la vanité que de vouloir les partager ?Longtemps j’ai voyagé seul. Au début je signalais mes départs dans l’espoir de trouver un compagnon. Mais bien vite les promesses non-tenues et les faux bonds de dernières minutes me découragèrent. J’appris à détester l’enthousiasme de ces velléitaires qui savent au fond d’eux qu’ils n’oseront partir. Ce soir, j’aurais donné gros pour un camarade à mes côtés. Mon texte eut été inutile. Je lui aurais simplement dit : « Te souviens-tu ami, de ce soir dans les Highlands, de ce soir où nous étions mal embarqués ? Te souviens-tu de ce qui se révéla ce soir-là ? ». Il hocherait la tête en souriant. Et cela suffirait. 

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