Silence

De ce séjour en Syrie, il ne me reste qu’une dizaine de pages griffonnées sur un bloc-notes. Et puis il y a Max, bien sûr, témoin vivant de ces trois semaines. Lui ne s’embarrassait pas d’écriture, l’abandonnant aux commentateurs dont il ne ferait jamais partie. Quant à ses souvenirs, je ne les connais pas mais j’y reviendrai. Ces notes se résument à quelques descriptions que j’affectais d’une tournure un peu pompier, conséquence de mes lectures excessivement classiques à la sortie du lycée. Mes souvenirs, eux, sont flous, comme l’horizon des routes que nous sillonnions de Damas à Alep puis en direction de l’Irak avant de rebrousser chemin vers la Jordanie en passant par Palmyre et Deraa. Les lignes que j’ai retrouvées commence alors que nous séjournions dans un jeune couvent dont il m’a été impossible de retrouver la trace. Le carnet s’ouvre ainsi : « A l’orée du village, des ouvriers s’affairent à la construction de plusieurs dépendances entourant un cloître lui aussi flambant neuf. Nous y restons deux jours, vivant au rythme des prières, rendant par de menus services l’hospitalitéque nous offrent les moniales. »  

            Avec Max, nous avionspris le parti de frapper à la porte des monastères et prêtres de l’église syriaque catholique car la plupart parlaient encore un bon français et tous nous entretenaient volontiers de leur pays ou de leur église. Max ne s’en privait pas et questionnait nos interlocuteurs avec frénésie. Cela m’occasionnait parfois des sueurs froides, notamment lorsqu’il souleva l’épineux sujet du mariage des prêtres syriaques catholiques, chose qu’il jugeait parfaitement inconcevable et qu’il ne manqua pas de signaler devant le curé, sa femme et ses trois enfants qui nous accueillaient ce soir-là. Un ange passa, sûrement pas celui de Max. Une autre fois, un prêtre nous refusa son toit sous prétexteque sa femme était sur le point d’accoucher, situation qui conforta mon camarade dans l’idée qu’un prêtre marié ne pouvait décemment se consacrer à ses ouailles. 

            Voyager avec Max était une expérience brute de décoffrage. Il fallait voir le bonhomme, son goût décidé pour la provocation et son fier visage de hobereau. Max fleuretait sans cesse avec l’incident diplomatique en affichant cette forme d’ethnocentrisme très français qui déploie ses jugements à tour de bras. Bien sûr, il comprenait que nous traversions un monde radicalement opposé au nôtre mais ne voyait pas en quoi cela devait le brider. « Les civilisations ça se compare, ça se compare même très bien ! » sifflait-il. L’aventure, le poids de l’Histoire et des empires oubliés, voilà ce qui l’avait attiré ici. Assez naïvement, pour moi, c’est le monde arabe qui m’envoûtait. Je confessais un faible pour les moucharabiehs, les patios, les volutes des narguilés, les regards sans visage ; ce décorum voilé et languissant attisait mon imaginaire. Mon naturel fleur bleue fermait les yeux sur le reste.

            Avant la Syrie, nous venions de passer un mois au Liban dans une école crevée par les impacts de bombes à fragmentation. Un Français tombé amoureux de ce pays baroque avait embarqué une dizaine de volontaires pour enseigner les mathématiques et la langue de Molière à des enfants qui pensaient surtout à jouer avec « ces grands Français tout pâles ». Au programme : cours le matin, jeux l’après-midi, sorties en soirée et visites le week-end. Bien que ce mois en mode « tour opérateur » nous amusa, on se sentit soulagés, Max et moi, de poursuivre la route à notre guise une fois les cours terminés. 

            Les premiers pas d’un voyage sont toujours un flottement. Je me souviens de notre départ de Damas,rejoint en bus depuis Beyrouth. Nous regardions vaguement la carte, l’œil perplexe. Sans se l’être vraiment dit, je crois que ce jour-là, nous étions heureux de partir ensemble Nous voyagions en auto-stop, frappions aux portes, dormions à la belle étoile. Ce mode de voyage frugal convenait à nos jeunes âmes encore mal débarbouillées de nombreuses années de scoutisme. Les visas, les transports à la frontière, trois jours à Petra et deux bons restaurants représentèrent l’essentiel de nos frais. Quelques centaines d’euros tout à plus. Ces trois semaines démystifièrent pour moi ce type de voyage que je m’étais toujours imaginé comme une expédition rocambolesque et je pris rapidement conscience de mon goût pour ces modestes aventures de marcheur/auto-stoppeur, aussi légères qu’improvisées.

            « Le monastère de Mar-moussa, sis dans la roche, plante sa silhouette dramatique au sommet d’une falaise », précise plus loin mon carnet. Je me souviens de l’interminable escalier, taillé à même la roche que nous gravîmes pour ensuite profiter de la fraîcheur des murs épais. Après Damas et le couvent, nous avions décidé de passer par ce monastère décri par tous comme un lieu incontournable pour qui veut comprendre la situation politique et religieuse en Syrie. On a beaucoup glosé sur le destin de son fondateur, un jésuite italien, plus tard enlevé par Daech. Par son emplacement unique mais aussi en raison de son engagement en faveur du dialogue islamo-chrétien, le monastère bénéficiait d’une certaine notoriété. Mais victime de son succès, le site me fit davantage penser à une auberge de jeunesse peuplée de curieux qui venaient assister aux offices en n’y comprenant goutte. 

            Le jour du départ, Max insista pour regagner la ville par le désert plutôt que d’emprunter la route. Très franchement, je n’y croyais pas trop à cet azimut d’une quinzaine de kilomètres. « La sensation de non-retour me saisit dès nos premiers pas. Je jette un œil derrière moi. Le monastère s’est envolé. Plus rien que ces collines sèches fouettées par un souffle tiède. Nous sommes partis dès les premières lueurs. Je ressens avec violence l’isolement, notre fragilité et puis la beauté toute entière de ce paysage fondu autour de nous comme une spirale inépuisable. » Finalement, la boussole nous guida sans encombre jusqu’à la route qui menait au premier village. Sa vue m’arracha un petit soupir. Max m’offrit son sourire triomphant. Il était comme cela, Max. Toujours à vouloir sortir de sa zone de confort – expression qu’il n’aurait jamais utilisée du restecar ce concept lui échappait –, à prendre la tangente pour mieux éviter les foules. Ainsi présenté, il semblait le compagnon de voyage idéal. Quelquefois, pourtant, j’aurais bien envoyé paître l’une ou l’autre de ses idées farfelues. Une véritable maladie chez lui. Dès qu’il voyait un sommet, une colline, un pic, voire quel qu’objet qui puisse s’escalader mais qui surtout lui épargne la fréquentation des itinéraires touristiques, un drôle de voyant s’allumait dans son cerveau, le poussant invariablement à répéter la même phrase insensée : « ça te dit, on y va ? » Il était malin avec son « ça te dit ».  Comment refuser sans passer pour un pisse-froid ? Or, depuis que nous avions quitté Damas, nous longions la chaîne de montagnes de l’Anti-Liban, avec ses sommets enlevés et narquois, si bien que Max eut le tort d’y voir là un affront personnel. Un matin, il se leva et me balança tout de go sa phrase fétiche. Cela n’avait aucun sens au vu de l’itinéraire qui devait nous mener vers Homs, le Crac et Alep… Mais, tout en songeant aux nombreuses mises en garde que nous avions reçues, j’acceptais. L’Anti-Liban est, paraît-il, un repère de trafics en tout genre – armes, drogues, prostituées – et les passeurs, sinon le Hezbollah, auraient tôt fait de nous mettre le grappin dessus. Mais je ne dis rien. « Il veut y’aller dans ses montagnes ? Eh bien allons-y », grognai-je intérieurement. Nous filâmes en direction des contreforts dans le premier pickup en vue, les coutures de nos sacs à dos craquant sous le poids des conserves et des réserves d’eau. Dix kilomètres plus tard, un barrage militaire stoppa net notre véhicule. Un sous-officier, sautant de sa guérite, nous traita de cinglés et nous défendit de passer. Nous rentrâmes à pied jusqu’au village, en silence. 

            Le plus étonnant de cette affection pour les chemins de traverse, c’est qu’elle est contagieuse. Et je dois confesser que Max m’inculqua (voire m’inocula) à plus faible dose cette volonté de privilégier les axes solitaires aux sentiers trop populeux. Grand bien m’en a pris et je m’amuse aujourd’hui du regard décontenancé de mes proches lorsque je leur propose à mon tour d’emprunter un itinéraire plus corsé sous prétexte qu’on y sera plus tranquille.

            En regardant Max, sa volonté démoniaque, son physique de chasseur du 13èmeRDP, pas très grand, tendu comme un arc, tatoué de muscles secs à chaque coin de peau, sa mâchoire brune et solide, je me dis qu’il y avait quelque chose à faire pour ce jeune homme. Ajoutez à cela un sourire ravageur grâce à ses dents éclatantes, et je le voyais bien en couverture du National Geographic, racontant ses exploits quelque part au sommet du K2. Mais Max ne se posait pas encore la question du destin. Souvent, elle nous surprend passée la quarantaine ans, lorsqu’il est déjà trop tard.

            Le soir même, nous recevions l’hospitalité d’un prêtre recommandé par nos amis Libanais. Cette rencontre se doubla d’une seconde, particulièrement intéressante. « Bien que nous soyons épuisés, notre hôte tient mordicusà nous introduire auprès de ce fameux cardinal, ancien préfet de la Congrégation pour les Églises orientales et nous emmène au pas de charge dans une résidence voisine. Lorsque la barbe blanche du patriarche apparaît dans la lumière faible de son salon en formica, il nous faut immédiatement ployer le genou et nous fendre d’un baisemain. »Le cardinal en soutane, mozette et ceinture de soie entretint longuement nos deux personnes déguenillées de son église et de ses fidèles. Je fus frappé par la déférence qu’il inspirait et par le temps qu’il nous consacra. Que voyait-il en nous ? De simples hôtes ou des occidentaux ? Toutes ces fréquentations catholiques en terre musulmane m’interrogeaient ; qu’on y adhère ou non, j’étais étonné de me voir rattrapé par la religion de notre pays. Je me voyais difficilement confesser mon agnosticisme, et encore moins de l’athéisme, à ces chrétiens pour qui la France demeure « la fille ainée de l’Église ».

            Avant d’atteindre Alep et ses souks légendaires, nous étions résolus à faire un détour vers la forteresse croisée du Crac des Chevaliers. Max avait dit avec des accents gaulliens : « le savoir-faire français qui s’exporte, ce n’est pas que LVMH. » Moi j’aimais les forts depuis tout petit et manifestait une confiance aveugle en Lawrence d’Arabie qui qualifia le Crac de « plus beau château du monde » (compliment que le farceur adressa plus d’une fois). Je parvins à négocier un couchage sur la terrasse d’une maisonnette au pied de la forteresse démesurée. Au réveil, le château était couvert de brume. « Nous avalons notre petit déjeuner en observant le blanc de la brume s’estomper avec la montée du soleil pour découvrir le glacis mangé par les herbes. Puis ce sont les murailles qui, comme un lever de rideau, à leur tour se dévoilent, si lisses et si parfaites, qu’on croit encore sentir la main amoureuse des maçons ériger bloc par bloc ce colosse de calcaire. »

            Quelques jours plus tard nous atteignîmes Alep. La ville nous émerveilla et j’imagine que son tourbillon sut me distraire puisque mon carnet ne mentionne pas ce passage. De ses souks, je garde en mémoire des images dorés et épicés, souvenir que je partage désormais en esprit avec tout un peuple depuis que la guerre a réduit ce réseau d’innombrables ruelles à néant. 

            « Un lac vaste et plat a soudain remplacé les champs de poussière. Nous passons la journée à barboter puis lézardons avec bonheur sur la plage de galets. »Nous avons quitté Alep et avançons ver l’Est, en direction de l’Irak. Une bonne âme nous a déposé aux abords de ce lac mort qu’on dit aménagé par le régime de Bachar el-Assad pour alimenter un barrage voisin. Son tiède clapotis soulagea nos corps perlant de sueur. Le soir venu, un soleil violent entreprit de tapisser l’horizon au napalm. Devant ce spectacle, nos esprits se perdirent en une contemplation silencieuse. Max et moi étions de peu de mots. Voilà dix jours que nous voyagions en nous contentant de brèves conversations. Les bruits, les cris, nous incommodaient et c’est naturellement que nous cherchions à bivouaquer à l’écart des villages. Ce n’est qu’une fois le soleil couché et le feu ravivé, qu’on se mit à échanger. Je préparai le dîner : des galettes de blé avec du corned-beef, deux tomates mayonnaises, des conserves réchauffées contre les braises puis quelques dattes pour le dessert. On passa la journée en revue. 

            Nous avions quitté Alep hier en prenant cette route n°4 qui nous mènerait demain à Raqqa puis en direction de la frontière irakienne jusqu’à Deir ez-Zor, avant de bifurquer vers Palmyre et le désert. En devenant quelques années plus tard le théâtre de luttes acharnées entre l’Etat Islamique et les Forces Démocratiques Syriennes, ces lieux feront la « Une » des médias. Est-ce que nous sentions couver la guerre civile ? Difficile à dire. Le massacre de Hama hantait encore les mémoires. La police d’Etat était omniprésente. Sur cette routede l’est, loin des sentiers touristiques, deux policiers nous attendaient à chaque nouveau bled, sans doute dûment informés de notre présence par une armée d’indic’. On se retrouvait au poste pour un relevé d’identité. Jamais en retard d’une bravade, Max se moquait d’eux, les appelait Pif et Paf, proposait une photo de groupe et ne manquait pas de les remercier avec effusion pour le thé lorsqu’enfin nous étions enfin autorisés à quitter le commissariat.

            Ce soir, près du lac, nous regardions pensivement le feu crépiter. Max sifflotait, comme à son habitude lorsqu’il se sentait bien, ce qui, étant d’humeur égale, représentait l’essentiel du temps.  Une nuit tiède et épaisse nous enveloppait. Bientôt Max se tut et on n’entendit plus que le faible clapotis du lac et le crissement des galets lorsqu’une bête se faufilait jusqu’au rivage. Accablés par la fatigue, emmitouflés dans nos couvertures, le sommeil nous surpris avant que nous ayons eu le temps d’échanger un « bonne nuit ». Nous étions tellement isolés, que pour la première fois depuis notre départ, aucun appel à la prière ne me réveilla sur le coup de quatre heure du matin. Me revint alors notre première nuit à Damas, perchés sur la terrasse d’un immeuble qui dominait le cœur de la vieille ville. Les lueurs bleues des clochers se mêlaient au vert des minarets comme dans un corps à corps figé. Ces représentations dégageaient une fureur à la fois dramatique et puérile qui offraient quantité de métaphores sur le destin torturé du Proche-Orient. 

            Le lendemain, les traces du feu effacées, il fallut se contenter d’un peu d’eau et de quelques dattes en guise de petit-déjeuner. Après nous être approvisionnés au premier village, notre avancée vers l’est repris et nos pieds reposés goûtèrent à nouveau aux bas-côtés caillouteux de la route n°4. Le ciel voilé et poisseux contenait mal la chaleur du soleil Syrien. Fort heureusement, durant tout notre séjour, l’autostop se révéla un mode de transport fiable. Bien vite, une âme charitable s’arrêtait, souvent un chauffeur de véhicule utilitaire, dont la faconde débitait mille et une questions incompréhensibles. Dans ces moments, Max, qui n’avait jamais ressenti l’utilité d’apprendre l’anglais, me laissait patauger dans d’impossibles conversations. Je tentais parfois de connaître par quelques détours peu subtils ce que notre chauffeur pensait de son pays et de Bachar. Certains levaient le pouce, d’autres se faisaient moins diserts, me dévisageant avec suspicion. 

            Une fois le centre-ville de Raqqa expédié, nous reprîmes rapidement la route vers Deir ez-Zor. Là-bas, Max voulut admirer un pont suspendu construit par des ingénieurs français en 1929. On nous l’indiqua comme le « French bridge », ce qui fit bomber nos poitrines de fierté. Il n’en reste rien aujourd’hui.« Je vois en effet un joli petit pont avec quatre pylônes et des câbles bien nets, tendus comme la drisse d’un voilier. Un gamin passe avec son mouton qui broute les touffes d’herbes échappées d’entre les dalles de béton. » 

            Le lendemain, nous décidâmes de repousser d’un jour notre entrée dans le désert pour continuer le long de l’Euphrate, vers le site archéologique de Doura Europos. L’Irak, toujours en guerre, n’était plus qu’à une trentaine de kilomètres. On nous conseilla vivement de ne pas pousser notre aventure plus loin car toutes sortes d’individus peu recommandables traversaient régulièrement la frontière dont certains ne se seraient pas fait prier deux fois pour nous kidnapper. 

            Un ingénieur qui travaillait sur l’un des sites pétroliers du coin nous déposa aux abords de Doura. Une vaste zone de rocaille séparait la route de l’ancienne colonie macédonienne. Nous percevions déjà quelques longs murs de fortifications qui se fondaient dans l’ocre infini du paysage. Du site, je ne me rappelle pas grand-chose. J’aimais surtout son nom, Doura Europos, la forteresse de l’Europe, dont le général fondateur n’imaginait sans doute pas la postérité. « Depuis la falaise haute d’une vingtaine de mètres qui surplombe la rive, la vue sur l’Euphrate et le contraste des couleurs me laisse sans voix. D’un côté un désert presque sans couleur, de l’autre une vallée verdoyante et luxuriante, le zor comme ils l’appellent ici, avec ses méandres, ses îlots et ses cultures. »

            En contrebas, près du fleuve, Max repéra un lieu de bivouac idéal. Avec cette touffeur accablante, pouvoir se baigner soir et matin dans ces eaux crayonneuses était le seul luxe qui nous importait. Le campement établi, une sieste s’imposa.« Allongé sous un buisson, je somnole, songeant à l’incongruité de ma situation. Ce voyage avec Max, cette sieste à l’orée du désert Syrien. Comment en suis-je arriver-là ? Pourquoi ? Je suis incapable de l’expliquer. C’est arrivé, tout simplement. » Nous étions à la moitié de notre séjour et comme souvent à ce stade, mon naturel anxieux témoignait de ses premiers malaises. Je ruminais. Un par un, surgirent mes démons familiers et ricanant : la crainte du retour, du manque, de l’oubli et la désespérante linéarité du quotidien qui m’attendait. 

            Demain nous prendrions la route du désert, la Chamiyé et l’oasis de Palmyre la magnifique. Nous y attendait une expérience de l’ordre du fantastique mais où le tourisme de masse flétrissait déjà notre bonheur vagabond. Tant pis, il faudrait composer ou se réinventer, peut-être dormir au milieu des tours funéraires et des chacals. Une idée qui aurait pu sortir toute armée de la tête de Max, remarquai-je dans un sourire. 

            Ce séjour filait comme nos pas dans la poussière de ces bords de route, sans regard en arrière si ce n’est pour guetter le chauffeur qui nous emmènerait à l’étape du soir. Nous étions très jeunes, sans musique ni littérature, tout juste munis d’un vieil argentique dont les tirages attendraient le retour. Rien pour nous attacher, pas plus pour nous échapper, et je m’en trouvais bien car je me dérobais mieux ainsi à ces démons du voyage, à ces amers sentiments qui ne m’ont jamais épargné. 

            À voyager à deux, on en vient aussi à se souvenir de son compagnon plus encore que du séjour lui-même. Max et moi nourrissions une amitié honnête, simple et directe, comme il s’en tisse à cet âge. Pour ma part, j’y trouvais une certaine harmonie. Quand j’y pense, je crois pourtant percevoir l’indicible ascendant qu’il exerçait sur moi sans que je ne me l’avoue. Ses farces, ses fringales de sommets, sa liberté de ton, lui conféraient une aura toute zarathoustrienne. 

            Au retour de ce voyage, nous restâmes d’abord proches. Et puis les années passant, nos chemins bifurquèrent. Le grand rouleau du temps et de l’espace se mit à broyer insensiblement ce ces trois semaines avaient si profondément forgé. Lorsqu’on parvient encore à se croiser aujourd’hui, rien ne sort de ce voyage. Il demeure enfoui. Nous l’ignorons. Est-ce par pudeur, par méfiance, de ces méfiances que la vie nous impose par instinct ? Il me semble qu’à force de non-dits, bien des hommes délaissent leurs amitiés. Rentrées, ignorées puis mourantes, elles sont condamnées depuis le jour même de leur conception. Que reste-t-il des miennes aujourd’hui ? 

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