Il est rare de rencontrer un expat’ ayant obtenu son permis au Rwanda. Pour la catégorie B (voiture), cela se voit parfois. Pour la catégorie A (moto), malgré mes recherches, je n’en ai jamais entendu parler. Peut-être existe-t-il une raison à ce mystérieux constat, aurai-je dû m’interroger avant de me lancer dans cette drôle d’aventure. 

En novembre 2019, je me suis décidé à m’inscrire auprès de l’école de conduite la plus connue de Kigali, en face du stade Amahoro. Je pénétrai dans une pièce exiguë où les fenêtres cassées laissaient passer quelques gouttes de pluies. De l’autre côté du bureau se tenait une affable secrétaire-comptable. Elle fit venir d’un coup de téléphone Rodrigue, un jeune Rwandais au large sourire, qui allait devenir mon instructeur de code. A l’époque, je devais retourner dans un mois en Europe et comptais sur ce laps de temps pour obtenir mon permis moto. 

Le code m’inquiétait. On le disait ardu. Certains affirmaient qu’il fallait connaître jusqu’à l’épaisseur des bandes blanches sur le milieu de route. Mais tout cela devait tenir de la légende, me disais-je. Rodrigue débuta nos séances par des explications simples que je notais sur un carnet d’écolier. De fait, nous étions dans une salle de classe avec des bureaux pupitres et un tableau noir couvrait le mur du fond. Je suivis les cours assidûment, trois fois par semaine pendant deux heures. Un ou deux autres élèves se joignaient à ce cours francophone, dont une sympathique congolaise au français impeccable. Souvent je voyais Rodrigue insister sur la formulation exacte des énoncés et de la réponses attendue. Je finis par l’interpeller sur cette précision un peu maniaque. Le lendemain, il me tendit une centaine de pages mal agrafée. Le fameux code de la route rwandais. « Tout est là, me dit-il avec un brin d’emphase. Il faut retranscrire mot pour mot. C’est comme ça. » 

Dès le soir venu, je m’attablai et commençai  d’éplucher les premières pages du document. L’effroi me saisit. J’avais sous les yeux un texte de loi qui, non content de régir la circulation, indiquait également la façon dont les routes se devaient d’être construites, la signalétique disposée, les troupeau de bêtes répartis et un tombereau de données qui se quantifiaient au millimètre près, telle que les hauteurs maximum et minium de chaque feu placé sur un véhicule. Oui, il fallait bien connaître l’épaisseur exacte d’une bande blanche, selon qu’elle était située sur l’accotement, au milieu de la route, en zébra ou sur un passage clouté. Tout le reste du document était à l’avenant et ne renvoyait que rarement à la sécurité mais plutôt à la façon dont la circulation s’organisait que ce soit du point de vue de l’usager ou des travaux publics. Cette dernière partie, qui relevait du génie civile, était un cauchemar à retenir. Le nombre de directives et de précisions n’en finissaient pas.

Hélas, il n’y avait rien d’autre à faire que de tout apprendre par cœur. Je bachotai l’essentiel du code à grand renfort de fiches et me présentai à l’examen deux semaines plus tard. Compte-tenu de sa difficulté, une note de douze sur vingt suffit pour réussir. Malgré cela, les Rwandais échouent en général une à deux fois, avait soupiré Rodrigue. L’épreuve se déroule au sein d’un bâtiment de la police, dans une grande salle où une centaine d’élèves font face à un ordinateur. Quelques inspecteurs déambulaient dans les allées. J’arrivai en milieu d’après-midi. La salle était déjà remplie. Il faut croire que je répondis aux questions assez rapidement puisque personne ne sorti avant moi. Après avoir cliqué sur la dernière réponse, je découvris que j’obtenais l’heureuse note de treize sur vingt et retournai alors tout sourire à l’école de conduite m’inscrire aux classes pratiques. Je n’étais qu’au début de mes peines.

Je possédais alors une Honda 125 typée cross sur laquelle je roulais quotidiennement. Aussi croyais-je que l’épreuve pratique ne serait qu’une formalité. Le permis A1 (125cc) n’étant pas reconnu en dehors de l’Union européenne, il me fallait cependant obtenir le permis rwandais pour rentrer dans la légalité. 

L’examen consiste en trois tests de plateau. Aucune circulation au programme. Il faut d’abord effectuer le tour d’un terrain en passant les vitesses puis enchaîner deux slaloms sur une série de plots. Enfin la dernière épreuve a lieu ailleurs et consiste en un démarrage en côte. Rien d’extravagant, me disais-je. Toutes ces informations ne sont pas officiellement communiquées par l’école de conduite qui ne s’occupe véritablement que de la partie théorique. Les instructeurs ne parlant que très peu anglais, il m’aura fallu un certain temps pour comprendre la façon dont se déroule l’examen. 

Rodrigue me recommanda Zacharie, un instructeur aux épaules légèrement voûtées et détenteur d’un joli fond de casquettes bariolées. Sourire doux, yeux madrés et gestes souples, je découvris un pilote à l’habilité exceptionnel mais qui peinait à transmettre son savoir. Son anglais épouvantable m’amusait et je conserve toujours une collection de ses SMS les plus désopilants.

D’entrée nous pratiquâmes la première épreuve dite de « circulation », où il s’agit simplement de suivre un rectangle sur un vaste terrain caillouteux. Il faut passer les cinq vitesses dans les deux lignes droites, actionner son clignotant, finir en première, puis avancer de nouveau à la demande de l’instructeur et finir au point mort, le pied sur le frein arrière. C’est l’épreuve la plus facile, où trop se font pourtant éliminer par manque d’attention. 

Je tournais ainsi quelque temps. La chaleur s’abattait violemment sur la terre ocre. Je sentais ma peau brûler sous le soleil. Autour, tout le monde me regardait et murmurait. Je crois bien qu’ils n’ont jamais vu un blanc ici, songeai-je. Je m’y habituerai. Eux aussi. Sous mon casque bourdonnait les montées de gaz, les pétarades, le crissement des freins, les aboiements des instructeurs. Les bécanes passaient en file et relâchaient de monstrueux nuage de fumées bleus. 

Les motos d’examen sont des Yamaha AG100. Des moteurs deux temps, nerveux, criards, conçus pour rouler dans les champs et s’arracher des ornières boueuses. Elles sont dans un état déplorables, la plus récente du lot ayant 40,000 kilomètres au compteur et les pneus lisses. Les instructeurs l’appelle « la neuve ». Un petit drapeau rwandais flotte sur son garde-boue avant. Parfois le guidon casse suite à une chute et un soudeur rafistole le tout avec un peu d’étain qu’on s’empresse de maquiller sous quelques tours d’adhésif noir. Chaque matin, les instructeurs ajustent le frein, l’embrayage, les gaz. Ces trois composants clés, comme on le verra bientôt, ont une sensibilité complètement différente d’une moto à l’autre. 

Avec le deuxième test, les choses sérieuses commencent. Le principe est simple puisqu’une fois la circulation complétée, l’impétrant relance son engin et s’en va slalomer six virages entre des plots de cinquante centimètres de hauteur puis doit recommencer dans l’autre sens. La difficulté tient dans l’espacement entre chaque plots : un mètre vingt. Une distance qui rend impossible le slalom à vitesse continue. Il importe surtout de bien négocier sa trajectoire en entrant dans le premier virage à environ quarante centimètre du plot, de freiner de l’arrière, d’embrayer pour éviter de caler, puis de débrayer légèrement en donnant des petits coups de gaz afin de relancer la machine. L’opération est à répéter pour les douze virages. Frein, embrayage, gaz. La moitié de l’épreuve se joue sur la capacité à savoir jongler de l’un à l’autre. La seconde moitié tient dans l’équilibre du pilote sur sa moto qui est à l’arrêt lors du changement de direction. Il faut bien se tenir sur sa selle, le buste se penchant du côté opposé du virage au moment de braquer complètement le guidon. Le regard doit rester rivé sur l’angle où l’on souhaite emmener la moto. Je dois confesser m’être arraché les cheveux sur cet exercice que j’ai d’abord tout simplement jugé impossible. 

Il m’a fallu ensuite attendre une semaine pour m’entraîner sur le dernier test, le démarrage en côte, que Zacharie appelle simplement « démarrage ». A priori, un démarrage en côte sur une selle basse, ça ne me faisait pas trop peur. J’étais capable d’en effectuer avec ma Honda dans les pires montées de Kigali. Encore une fois, je sous-estimais la perversité des concepteurs du permis rwandais. Afin de compliquer la chose, on impose à l’élève de ne pas utiliser le frein avant et d’effectuer le démarrage au point mort. En bref, le pied droit est sur le frein arrière, le pied gauche au sol, prêt à enclencher la première vitesse (qu’il faut relever et non pas baisser sur ces motos, le point mort se situant sur le rapport le plus bas), la main gauche attend de débrayer et la main droite d’accélérer. Immanquablement, dès que je relevais mon pied gauche pour chercher le sélecteur de vitesse, je tombais d’un côté ou de l’autre. Sur le plat, cela allait encore mais en pleine montée, c’était une autre paire de manches. L’exercice requiert d’être à la fois réactif pour enclencher la « première » tout en donnant du gaz dès que l’on relâche le frein ainsi qu’un équilibre à tout épreuve pour ne pas tomber. Heureusement, la selle basse aide à vite se rattrape avec le pied pour éviter la chute. 

Nous pratiquions cet exercice dans une montée non loin du stade Amahoro. Les élèves qui se préparent au permis voiture et camion viennent aussi s’y entraîner. La rue est alors le théâtre d’un étrange spectacle où résonnent crissement de pneus et hurlement de moteur tandis que se dégage l’âcre odeur de l’embrayage. Des motards reculent dans la pente et s’empalent dans les pare-chocs des voitures. Les camions débordent en klaxonnant à tout va. Les instructeurs se précipitent et s’engueulent . 

Une semaine plus tard, la veille de l’examen, je réussissais la circulation dans 100% des cas, me contentais d’un vague 60%  au slalom et d’un piteux 10% au démarrage en côte. 

Un Zacharie grimaçant me donna rendez-vous le lendemain à sept heure du matin. Je me présentais passablement inquiet, incapable de m’imaginer réussir les trois épreuves. Je m’aperçus d’emblée qu’entre les élèves du permis A et B, les instructeurs, quelques parents, nous n’étions pas loin de 500 sur le terrain ce matin-là. Comme d’habitude, j’étais le seul blanc. Il pluviotait. Je répétais mes gammes en attendant: circulation puis slalom. Le démarrage en côte aurait lieu plus tard l’après-midi, si je réussissais les deux premiers tests. 

La pluie se mit à tomber pour de bon. Je m’abritai contre un bus-école qui servait lui aussi à l’examen. Le terrain se détrempait doucement. Mes chaussures aussi. Toujours aucun signe de la police. Oui, ici, c’est la police qui fait passer l’examen. Et dans un pays comme le Rwanda, cela change singulièrement la donne. J’attendis longtemps. Enfin, un pick-up remplit d’uniformes bleu nuit déboula brusquement vers onze heure. La pluie avait cessé. Il y eu toute sorte de conciliabules, d’abord entre les policiers, ensuite avec les instructeurs. Enfin les élèves furent inviter à se rassembler autour du commandant qui donna un discours de près de trente minutes sur la façon dont les épreuves allaient se dérouler. On m’expliqua que la moitié de ce temps fut consacré à mettre en garde contre la corruption. « Le dernier qui a tenté d’acheter la police croupit toujours en prison », me traduisit un élève en chuchotant. 

Nous étions une centaine à passer le permis moto. Uniquement des hommes, jeunes, concentrés, nerveux. Certains souriaient crânement mais la tension se lisait sur leur visage. L’inscription au permis coûte 10,000 francs rwandais, ce à quoi il faut ajouter 50,000 francs de frais administratif une fois que l’on a réussi et 15,000 francs à son instructeur pour chaque tentative du permis. Ces derniers « facturent » 1000 francs pour dix minutes d’entraînement. Si l’on inclus le coût du code, tous ont investi au moins 100,000 francs à ce stade, déjà plus que le salaire médian rwandais. La plupart souhaite devenir moto-taxis. Certains sont déjà vélo-taxis et aspirent à mieux. D’autres veulent cumuler deux voire trois emplois. 

Un policier armé d’un fusil d’assaut nous intima ensuite de nous aligner en cinq groupe. Une herse de sécurité fut déployée à l’entrée du terrain. J’eu le vague sentiment de me trouver dans un camp de prisonniers. Puis brusquement tout commença. Les premiers de chaque colonne présentèrent leur permis provisoire délivré après l’obtention du code, signèrent un document puis enfourchèrent la moto de l’instructeur les ayant préparés. Dès la circulation, se fut l’hécatombe. La moitié perdirent les pédales. Ils n’avaient pas suffisamment d’heures d’entrainement derrière eux. La police ne voit pas distinctement l’élève enclencher les cinq vitesses : éliminé. Celui-ci redémarre en seconde : éliminé. Qu’il s’arrête en première : éliminé. Oublié le pied sur le frein arrière : éliminé. L’autre moitié qui se tira de cette épreuve passa directement au slalom. Le premier à s’élancer enchaîna avec brio les onze premiers virages puis négocia mal sa trajectoire lors du dernier, tenta de redresse sa moto et préféra finalement chuter dans la boue et les cailloux que de poser le pied par terre. Un autre ne fit qu’effleurer un plot. La police siffla sans hésitation. Sur une trentaine, quatre seulement avaient réussi l’épreuve jusque-là. A chaque fois l’assistance s’exclamait et applaudissait avec force. 

Je patientais nerveusement en fin de colonne. J’étais d’abord au milieu mais les Rwandais ont le don pour vous chiper votre place sans que vous vous en aperceviez. Un policier remarqua ma présence et m’interpella : « Muzungu» ! (dénomination couramment utilisée pour désigner les blancs expatriés au Rwanda). Aussitôt on me fit passer. « Où est ta moto ?  Vite, vite, dépêche-toi» . Je sautai sur l’engin et accélérai dans un bruit suspect. J’étais le premier à utiliser cette moto. Je compris rapidement que le moteur ne tournait pas rond. Les vitesses ne passaient pas. Aussitôt la police m’indiqua que j’étais éliminé. Furieux, je m’avançai vers Zacharie en protestant. Le public gronda, prit mon partie et interpella la police. Le commandant ne goûta guère l’incident et vint me voir les sourcils froncés : « qu’est-ce qui se passe Muzungu? » Je lui expliquai la situation d’une voix chevrotante. Il hésita puis sa grosse voie tonna : « alors, prends une autre moto, vite, dépêche-toi ! » La police rwandaise a l’insupportable manie de constamment houspiller les candidats au permis. Tout le monde applaudit mais je savais déjà n’avoir aucune chance de réussir l’épreuve du slalom sur une moto que je ne maîtrisais pas. Je passai malgré tout la circulation sans encombre. Une clameur s’éleva aussitôt. L’assistance m’encourageait : « Muzungu, Muzungu! » Je me cru dans un stade d’athlétisme, prêt à m’élancer pour un saut à la perche. Je me dirigeai vers les plots en jouant par avance du frein, des gaz et de l’embrayage pour tenter d’assimiler en quelques mètres la sensibilité de la moto. Mais le miracle n’eut pas lieu. La franche accélération du moteur me surpris et je sorti brusquement du second virage sans avoir le temps de braquer. C’était l’échec. 

J’étais furieux contre Zacharie et lui fit savoir. Je savais mes chances minces mais au fond j’y croyais. C’était la première fois que j’étais recalé de ma vie à un examen. Mon orgueil en prit un coup. L’ineptie des épreuves m’irritait profondément. J’en voulais à Zacharie, au Rwanda, à sa police. Je comptais alors laisser tomber le permis. 

Mais de retour d’Europe un mois plus tard, je trouvais cet abandon un peu lâche. Je ne voulais pas rester sur cet échec. Pourtant la difficulté du permis m’effrayait, le démarrage en côte surtout. Sans déclique, je ne me sentais pas capable d’y parvenir. Je tergiversais une semaine. Il me faudrait reprendre des cours avec Zacharie, me déplacer jusqu’au stade, y consacrer ces heures nombreuses sous l’impitoyable soleil de l’équateur. J’avais peur aussi que sa moto ne fasse défaut une nouvelle fois ou bien qu’un nouvel imprévu surgisse comme c’est si souvent le cas dans ce pays. Puis je m’y résolus. Je pensai à tous ces Rwandais qui n’ont pas le luxe d’hésiter et brûlent leur dernières économies pour obtenir le permis. Eux ne se trouvaient pas d’excuses. Alors tant pis si un nouvel échec achevait de m’humilier.

Je retournai donc voir Zacharie qui m’accueillit avec sa nonchalance habituelle, comme si je n’étais jamais parti. Je décidai de changer de programme : deux cours de quarante minute par semaine. Pas plus. Je ne prévoyais aucune date d’examen, comptant m’inscrire une fois prêt. Il faut savoir que les Rwandais doivent attendre deux à trois mois pour passer leur examen à partir du moment où ils s’inscrivent en ligne. Rodrigue, mon instructeur pour le code, m’avait conseillé de me rendre directement au bureau de la police où j’avais pu solliciter la date de mon choix sans passer par la file d’attente. Un traitement de faveur réservé aux expatriés qui en font la demande. 

Les semaines d’entraînement s’enchaînèrent. Je m’améliorais considérablement à l’épreuve du slalom jusqu’à atteindre un taux de réussite supérieur à 90%. Pour le démarrage en côte, il me fallut encore deux semaines pour remarquer des progrès sensibles. Puis je mis le doigt sur des techniques qui changèrent la donne. Le fameux déclique. Je reculais davantage sur la selle et me forçais à me tenir le plus droit possible. Avant de démarrer, j’inclinais légèrement l’engin vers la droite et utilisais mon genou droit pour exercer une pression opposée et ainsi faire tenir la moto en équilibre une fois mon pied gauche décollé du sol. Enfin, mes pourcentages s’améliorèrent. La moto tanguait encore souvent au démarrage mais je ne posais le pied au sol que très rarement.

Au bout d’un mois, je me déclarai prêt. Zacharie approuva de la tête, sans doute un peu déçu à l’idée que son meilleur client puisse le quitter. Aucun Rwandais ne peut s’offrir le luxe de cette longue préparation. Je l’interrogeai sur l’état de sa moto. Il sourit gauchement et me proposa d’utiliser celle de sa collègue Furaho, la « neuve », avec son petit drapeau rwandais. Furaho est la seule femme instructeur. Cheveux court, elle gueule et crache encore plus fort que ses collègues, et je l’ai vu passer le slalom les deux jambes à droite de la selle, en équilibre sur un seul repose-pied. 

Je n’étais pas très emballé à l’idée de changer de moto la veille de l’examen mais il me restait une séance et sans doute une partie de la matinée du lendemain pour m’y habituer. 

Je retrouvai donc Zacharie et Furaho près du stade le jour de l’examen, un mercredi. Je me sentais beaucoup plus stressé que la première fois. Je n’ignorais rien de la difficulté des conditions. « N’aie pas peur », tenta de m’encourager Zacharie. Cette fois la police se présenta vers neuf heure. Tout se passa beaucoup plus vite. Mais au milieu du discours du commandant, un murmure de mécontentement parcouru une partie de l’assemblée. On m’informa qu’il y avait trop de monde et que l’examen du permis moto était reporté. La nouvelle me frustra au plus haut degré. Les policiers n’ayant pas indiqué de nouvelles dates, ils me laissaient le bec dans l’eau. Je m’approchais de l’un d’entre eux qui héla le commandant. « Reviens demain », me dit-il simplement. 

Le lendemain, au lieu d’être une centaine nous n’étions que trois à nous aligner devant les motos. La façon dont sont organisés ces examens demeurera toujours un mystère. Cette fois, pas de discours. Le premier s’élança, s’embrouilla dans les vitesses à la fin de la circulation et se vit éliminé sans autre forme de procès. Puis ce fut mon tour. Je démarrai doucement, décomposai et comptai chaque passage de vitesse, accélérant tôt dans les lignes droites pour avoir le temps de rétrograder : 1, 2, 3, 4, 5, 4, 3, clignotant, éteindre le clignotant, clignotant, éteindre le clignotant, 4, 5, 3, clignotant, 2, éteindre le clignotant, 1, signal du policier : s’arrêter. Nouveau signal : repartir. Signal du policier, s’arrêter, passer au point mort puis lever les bras pour prouver que la moto ne cale pas. 

Jusqu’ici, tout allait bien. Je m’élançai maintenant pour le slalom. Le premier virage est clef. Je me décalai le plus possible et braquai à mort. Garder un peu de vitesse, ne pas se retrouver complètement à l’arrêt. Je déhanchai légèrement. Frein, embrayage, gaz. Tout s’enchaîna sans accroc et je m’extirpai des six premiers virages. Je fis demi-tour, m’efforçai de respirer et reparti pour le second passage. Tac, tac, tac. Tout passa, sans même rien frôler. Je jubilai déjà en sortant du dernier virage. Furaho accouru et reprit la moto en me félicitant. 

Le second du commandant s’approcha et me fit signer un bout de papier. « Le démarrage ? », m’enquerrai-je. Il réfléchit quelques instants. « Cet après-midi, seize heure. » 

Avec Zacharie, nous nous mîmes d’accord pour nous retrouver deux heures avant afin de pratiquer l’exercice. Je vivais déjà au Rwanda depuis suffisamment longtemps pour ne pas m’inquiéter de la première demi-heure de retard. Passé ce délai, j’envoyais une première bordée de SMS à Zacharie qui me répondit être sur le chemin. A partir de quinze heure, je commençais à m’inquiéter sérieusement et me mis à le harceler d’appels. S’ensuivit une longue conversation qui s’avéra n’être qu’un vaste quiproquo. L’examen du démarrage en côte se tenait à l’autre bout de la ville, et non près du stade, là où nous nous entraînions habituellement. Zacharie avait tout simplement omis de m’indiquer cette information cruciale. Il était quinze heure et quart. Trop tard pour qu’il puisse venir me chercher lui-même. J’hélais un moto-taxi et lui passait le téléphone pour que Zacharie lui indique l’adresse. Après une course folle où je tarabustais mon chauffeur, je parvins finalement à mi-parcours d’une longue montée où une trentaine de moto-taxis attendaient, garées à l’ombre d’une rangée de palmiers. En face, une pente incroyablement raide, bien plus raide que celle que j’avais pu pratiquer, attaquait la colline de pleine face. Là j’aperçus la police, deux voitures et plusieurs plots. Une quinzaine d’élèves faisait la queue et passait à tour de rôle. Aucun signe de Zacharie. Il était seize heure moins le quart.

Hystérique, je voulus de nouveau l’appeler mais mon crédit expira. J’empruntais son téléphone à un taxi et joignis enfin Zacharie. Ce dernier, ne croyant plus en ma venue, avait filé. A ce moment, le second du  commandant s’avança en me demandant où était ma moto. « Il est l’heure », gronda-t-il. Je savais qu’il ne me ferait aucun cadeau si Zacharie n’arrivait pas immédiatement. Ce dernier déboula enfin à grands coups de pétarades. Pas le temps de l’engueuler. Je ne m’étais pas exercé au démarrage depuis trois jours. Je contemplai cette pente démesurée, sentis ma fébrilité et ne me donnai guère de chance de succès.

J’implorai dix minutes de répit à la police afin de pratiquer  deux ou trois démarrages dans une allée parallèle, ce à quoi elle consentit en maugréant : « tu n’es pas prêt Muzungu? C’est trop tard maintenant. Dépêche-toi ! »

Ces quelques exercices se passèrent mieux que je ne l’imaginais et je repris confiance. De retour auprès de la police, Zacharie installa trois plots en triangle : un derrière la moto et deux sur les côtés, chacun à cinquante centimètre. Si je touchais l’un d’entre, ce serait l’échec. Je m’installai sur la moto. Le policier vint se placer trente mètres plus haut. Puis siffla. Après une longue expiration, je donnai deux légers coups de gaz, puis débrayai sur le troisième, levai le pied gauche et tentai de passer la vitesse. Mon pied ripa et je dû m’y prendre à deux fois, la moto s’inclinant alors dangereusement sur ma gauche. Très vite, je mis les gaz et relâchai le frein arrière, frôlant le plot et évitant la chute de justesse. Je regardai le policier dans les yeux. Je le vis hésiter. Mais le plot n’avait pas bougé et il ne broncha pas. Ensuite, j’effectuai deux démarrages en côte supplémentaires, cette fois en première, ce qui ne posait pas de difficulté particulière. Enfin il m’ordonna de m’arrêter. J’étais dans un étrange état de flottement. Un peu déçu d’avoir cochonné mon démarrage mais soulagé surtout que ces épreuves absurdes ne soient plus que de l’ordre du souvenir. Zacharie accouru pour tenir la moto et j’entendis tous les motos-taxis rire et applaudir. Je signai auprès du commandant, qui m’adressa cette phrase laconique : « félicitation Muzungu ». J’obtenais mon permis moto au Rwanda. 

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