Encore une dernière volée d’échelles à gravir et je parviens au sommet : une plateforme broussailleuse qui accueille sans mal notre petit groupe. Nous sommes à 3645 mètres. Entre les pans de brume qui défilent, trois pays s’offrent au regard : Rwanda, Congo et Uganda. Les rangers nous félicitent et s’assoient en tailleur, l’AK-47 entre les jambes. Highfive et rafales d’appareil photos claquent dans l’air. 

Je suis en haut du Sabyinyo, un des volcans éteint des Virunga sur la branche ouest du Rift africain. D’ici on peut admirer les Muhavura, Gahinga, Bisoke, Mikeno et le Karisimbi qui culmine à 4507 mètres. Quelque kilomètres plus au sud, côté Congo, ronronne le Nyiragongo, le dernier volcan actif de cette chaîne.

Malgré la vue, mes compagnons et moi n’avons pas le temps de nous attarder. L’air se refroidit brusquement, les nuages se noircissent : l’orage guette. Il nous faut redescendre par ces longues séries d’échelles qui nous ont permis d’atteindre le sommet. Le Sabyinyo impose l’ascension la plus raide des volcans de la région et un bon tiers s’effectue sur ces échelles de bois branlantes formées de branche sciées et cloutées à la va-vite. Si un barreau casse sous nos pieds, mieux vaut avoir les mains bien accrochées. 

Le dernier passage d’échelles est vertigineux. Les Ougandais, qui possèdent le seul accès autorisé au volcan, le surnomment « Dents du Vieil Homme » en raison de la forme crantée de son sommet qui rappelle des dents abîmés. Le sommet est ainsi composé de trois ressauts qu’il faut monter puis redescendre avant de parvenir au point culminant. Les flancs du volcan sont creusés par d’immenses coulées vertes qui tombent à pic jusqu’à ses pieds. Une lave émeraude. Le versant Rwandais est le plus spectaculaire. Le Rwanda Development Board devrait se pencher sur un projet de via ferrata.

Dès que nous passons le dernier ressaut, l’orage éclate brusquement. Le tonnerre roule d’une arête à l’autre. Les nuages s’échangent des éclairs améthystes puis libèrent une grêle violente qui vient pilonner nos corps frigorifiés.

Nous empruntons désormais les échelles avec une prudence redoublée. La descente au milieu de la forêt tropicale est un calvaire. Nos vêtements imperméables cèdent rapidement face au déluge et nous finissons trempés. Le sol est recouvert d’un tapis de grêlons si dense qu’on pourrait croire qu’il vient de neiger. Au bout d’une heure, la grêle cesse enfin et notre petit groupe retrouve le moral. Après tout, nous avons pu profiter d’un sommet dégagé, ce qui est rarement le cas, le Sabyinyo étant souvent emmitouflé de nuages.

La pente s’adoucit progressivement. Après la lande rase du sommet, nous retrouvons une forêt plus dense aux fleurs roses et jaunes. Ici rode encore les fameux gorilles au dos d’argent. Malheureusement nous n’en croisons pas aujourd’hui. Quelques antilopes nous passent devant mais c’est surtout la rencontre manquée avec un éléphant qui nous marque. Nous rejoignons un couple de randonneur encore émerveillé par cette apparition qui a déjà disparu dans une bambouseraie ravagée par son passage.  

Enfin nous redescendons les 1300 mètres de dénivelé avalés dans la matinée et retrouvons un vaste marécage qui enserre le volcan jusqu’au Muhavura et Gahinga. Ici on progresse sur des pilotis très glissant puis nous gagnons quelques kilomètres plus loin l’entrée du parc. Je jette un dernier regard au Sabyinyo, ses pentes vertigineuses, ses gorilles et ses éléphants, sa silhouette érodée et la garde rapprochée de nuages sombres qui l’enveloppe. Une ascension tropicale. 

Crédit photo J-B Pasquier

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